Photocarbone

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S’il est indéniable que la photo a largement contribué à la sensibilisation à la beauté de la Nature, on oublie qu’elle contribue aussi à sa destruction.

La partie émergée de l’iceberg

Tout d’abord, l’objet en lui-même : constitué de plastiques et de composants électroniques, un appareil photo est la partie émergée de toute une chaine industrielle. On passera rapidement sur tous les métaux rares qui rentrent dans la composition des différents composants électroniques, métaux qui sont en partie extraits au Congo (notamment le coltan) au prix d’une des guerres les plus sales du XXIe siècle. Tout ça pour des appareils conçus selon les méthodes de l’obsolescence programmée, c’est à dire avec une espérance de vie calculée pour ne pas durer plus de trois ans (cinq pour les appareils pros). Cette problématique n’est bien sur pas propre à la photographie mais à tous les engins électroniques. C’est en tous cas une raison suffisante pour réfléchir à deux fois avant d’acheter le dernier Cakon SEO 5B.

Mine de Coltan au Congo. Le travail de ces adultes et de ses enfants est à la base de toute l'industrie électronique.
Mine de Coltan au Congo. Le travail de ces adultes et de ses enfants est à la base de toute l’industrie électronique. Source Consoglobe

On pourrait ensuite aller jeter un coup d’oeil du côté des fabricants de ces même composants, s’intéresser aux conditions de travail dans les usines chinoises ainsi qu’à leur impact environnemental. Le voyage continuerait au Japon, à Fukushima, où sont situés une partie des usines Canon. Canon qui, très soucieux de son image a crée une fondation pour la Nature. On aurait préféré qu’ils fabriquent des boîtiers durables mais nous voilà quand même bien rassurés. Une fois dans vos mains, soyez donc conscients que votre boitier est déjà un grand voyageur. Qui dit transport dit naturellement bilan carbone.

Mais l’histoire ne fait que débuter : vous faites vos photos. Contrairement à l’argentique, elles ne coûtent rien et ne prennent pas de place. Mais est-ce vraiment le cas ? Non puisqu’il faut bien héberger toute cette information sur des disques durs et des serveurs. Disques durs construits avec des composés électroniques fabriqués avec le même coltan congolais. Disques durs qui réclament de l’énergie pour fonctionner. Saviez-vous que les serveurs consomment aujourd’hui plus de 2% de l’énergie mondiale ? Etes-vous conscient qu’à chaque fois que vous partagez une image sur Facebook vous consommez un peu d’énergie et de matières premières ? Sans compter l’électricité consommée par votre ordinateur.

Transmission et durabilité

Une des questions qui entoure la photo est aussi celle de la transmission. Qui, lorsque nous passerons l’arme à gauche, ira entreprendre des fouilles archéologiques parmi des centaines de milliers de photos non archivées, non indexées ? Voyez déjà le mal que vous avez pour retrouver une image particulière dans votre propre disque dur. Pensez-vous que vos enfants iront passer des centaines d’heure à explorer vos fichiers pour retrouver ce qui vaut le coup d’être sauvegardé pour la mémoire familiale ? Paradoxe d’une société qui ne veut rien oublier, c’est l’accumulation qui provoquera l’oubli. Avouez que ce serait bien balot, vu toutes l’argent, l’énergie et les ressources investies pour faire ces photos que de les laisser mourir dans un disque dur !

Et puisque aujourd’hui, nous externalisons notre mémoire, commencez par imiter le cerveau : supprimez tout ce qui n’est pas bon à garder. Soyez sans pitié. Ne gardez que le meilleur. Pour cela, utilisez systématiquement un logiciel d’indexation. Lorsque vous importez vos images, notez systématiquement vos photos par étoiles. Associez des mots clefs. Plutôt que de stocker vos images sur votre disque dur interne, privilégiez un DD externe. Attendez pour supprimer : à chaud, notre regard n’a pas suffisamment de recul. Il évolue avec le temps. Aussi, ne supprimez que ce qui est objectivement inexploitable (flous), inutile (doublons), ou dénué de valeur (affective, esthétique, historique).

Ce faisant, vous diminuerez votre impact écologique car vous aurez besoin de moins de disques durs ou d’énergie pour faire tourner des serveurs, vous permettrez à vos petits-enfants d’accueillir à une mémoire familiale, et surtout, vous améliorerez considérablement la qualité de votre regard.

Chasseur d’images

Il y a quelques années, j’attendais mon amoureuse de l’époque sur le parvis du Trocadéro. J’observais le manège des touristes. Je constatais qu’ils faisaient littéralement la queue pour faire leurs photos à un endroit précis, de façon à avoir la tour Eiffel bien dans l’alignement des bassins. En attendant leur tour, ils discutaient entre eux, regardaient leurs guides. Puis, ils faisaient leur photo, rapidement, en l’espace d’une seconde. Ils vérifiaient le résultat sur l’écran, puis, satisfaits, ils repartaient. Tout au long de la séquence, l’immense majorité d’entre eux n’avaient pas regardé directement la tour Eiffel une seule seconde. Je me suis demandé ce que pouvait signifier l’acte de photographier :

  • « J’y étais« . La photo est une preuve, un peu comme un diplôme qu’on exhibe. Avouons que le procédé est un peu enfantin.
  • L’appropriation. On devient rapidement un boulimique de l’image, un fauve à l’affût de la beauté qui passe. Avez-vous déjà ressenti, face à un beau sourire d’enfant ou un coucher de soleil, un besoin impérieux de shooter ? Alors, vous êtes un chasseur d’image, un prédateur de la beauté. Dans un monde déjà saturé d’images, ne pourrait pas se contenter de jouir simplement de ce que la Vie révèle à nos yeux ?
  • Autre angoisse, le temps qui passe. Que ce soit pour un mariage, un anniversaire, avons-nous tellement besoin d’un support externe pour notre mémoire ? Avons-nous besoin de tout fixer plutôt que de laisser sereinement couler le temps ? Il faut bien se faire une philosophie : tout passe. Vivre, c’est mourir.

Le problème, c’est qu’on en vient bientôt à vivre par substitution, abrités derrière le filtre de l’appareil. C’est un peu ce que reflète cette blague :
– Alors ? Tu as passé de bonnes vacances ?
– Je sais pas… j’ai pas encore regardé mes photos.

Enfin, à l’heure du star-system et des paillettes, il est intéressant de se demander pourquoi tant de spiritualités ont émis de très fortes réserves sur la représentation. Mais c’est là un vaste débat.

Que pouvons-nous y faire ?

Faut-il revenir à l’argentique ? Evidemment, non : du fait des chimies utilisées, le process argentique engendre une pollution largement supérieur. L’aquarelle, alors ? Oui mais à condition qu’elle soit bio, équitable et certifiée… Quoi ? On a plus le droit de déconner ? Les solutions, les voilà :

1. Les solutions matérielles

  • Réfléchir avant d’acheter, choisir son matériel sur des critères de durabilité (tant du point de vue des performances que de la construction que du mode de construction… hélas opaque puisque les producteurs ne communiquent pas sur cet aspect).
  • Dans la mesure du possible (et n’en déplaise aux constructeurs), privilégier l’occasion sur le neuf.
  • Respecter et prendre soin de son matériel. Il n’a pas seulement coûté de l’argent. Il a coûté des ressources et peut-être même des vies humaines.
  • Militer auprès des constructeurs pour qu’ils fabriquent des boîtiers durables, évolutifs et réparables, dans des conditions respectueuses de l’humain comme de l’environnement. Nous vous proposerons très prochainement une pétition à faire signer et à faire circuler.

Nous, photographes amateurs et professionnels, soucieux de l’impact écologique et social de notre passion et de notre métier, demandons aux constructeurs de matériel photo et plus particulièrement à Canon, Nikon et Sony, de concevoir des boîtiers durables, évolutifs et réparables, ainsi que de communiquer sur les conditions sociales et environnementales de la production de leurs matériels photographiques.

L’histoire d’un appareil photo débute au Congo, dans la région du Kivu. C’est là qu’on extrait notamment le coltan, ingrédient de base pour fabriquer des composants électroniques. Ce minéral, ironiquement appelé aussi tantale, ne profite guère à la population puisque son exploitation est une des raisons majeures du conflit qui perdure depuis plus de trente ans dans cette région. 

2. Pratiquer la photo en pleine conscience

D’abord, adopter l’adage zen en vigueur dans la pratique du Kyudo, cher à Henri Cartier-Bresson : un coup, une vie. Concrètement, cela signifie ne pas déclencher à tout bout de champs mais se poser la question, « cette photo est-elle essentielle ? » Bon… ne vous creusez pas trop le ciboulot ou vous en viendrez rapidement à ne plus faire aucune photo. Ecoutez simplement votre coeur.

Avons-nous tant besoin de figer l’instant ou la beauté plutôt que de se contenter d’en profiter ici et maintenant ? Pour une heure de prise de vue, combien de temps derrière un écran ? N’y a t-il pas déjà plus de photos que de gens pour les regarder ?

Ami photographe, toi, mon frère, ne regrette rien. Tu sais déjà que ton métier est condamné. Ne regrette rien : tu disais toi même que la photo n’était qu’un médium, un pretexte pour vivre une vie plus exaltante et plus riche. Au moins, ta pratique t’auras appris à regarder le monde qui t’entoure. Cesse donc de te cacher derrière cet écran et vis directement, sans filtre et sans masque.

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