Mais qui veut dézinguer la Planête ?

Mais qui veut dézinguer la Planête ?

L’Homme, grâce à sa grande plasticité adaptative, est devenu une espèce invasive. Doté de capacités cognitives exceptionnelles, on se demande pourquoi il se montre si peu capable de réguler ses appétits malgré l’imminence d’une apocalypse environnementale. Si une partie de plus en plus importante de la population change concrètement ses habitudes de vie, le constat s’impose qu’une grande majorité refuse de renoncer aux sirènes de la société de consommation. Comment comprendre alors que nous ayons tant de mal à évoluer ? Comment ne pas céder à la tentation de juger ceux dont les comportements et les politiques risquent de nous conduire à une extinction de masse ?

Cogito, ergo sum (pour le meilleur et pour le pire)

Si, selon les mots d’Apollinaire, les démons du hasard font danser notre race humaine sur la descente à reculons, il faut d’abord en rechercher les causes dans le fonctionnement même de la pensée. Lorsque nous pensons le monde, nous utilisons des concepts. Véhiculés par le langage, ceux-ci nous permettent d’élaborer des stratégies, de communiquer, mais aussi de construire des croyances, raconter des histoires, expliquer le monde, donner un sens à la vie. C’est un cadeau à double tranchant que nous a offert Dame Nature, le mécanisme de la pensée pouvant se révéler ambigu, voire carrément contre-productif, ce qui nous ame alors des représentations distordues de la réalité et à prendre des décisions absurdes. On parle alors de dissonance cognitive.

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Puisqu’on vous le dit !

L’erreur récurrente, voire même, si l’on peut dire, le péché originel de l’Humanité, consiste à confondre nos représentations conceptuelles avec la réalité elle-même. C’est ce que dénonce le fameux tableau de Magritte « Ceci n’est pas une pipe », le proverbe bouddhiste « le sage montre la lune mais l’idiot regarde le doigt » ou encore l’allégorie de la caverne de Platon.

La Nature, une représentation culturelle

Prenons le concept de Nature. La Nature n’existe pas : ce n’est qu’un mot, une catégorie mentale, qui n’a d’ailleurs pas d’équivalent strict chez les populations de chasseurs-cueilleurs. Ainsi, chez les peuples Pygmées ou Bushmens, les Hommes ne se conçoivent que comme une espèce parmi les autres, partageant un même territoire. Les paléoanthropologues ont pu dater l’émergence du concept de Nature au Néolithique, avec l’invention de l’agriculture et de la sédentarisation. On a pu observer que cette période coïncidait avec l’apparition de statues évoquant des divinités anthropomorphes, alors que jusqu’ici, la quasi totalité des représentations retrouvées sont des figures animales. Egalement, il a été constaté que les sites d’habitations étaient entourés de palissades et de fossés alors qu’il n’y avait pas encore de conflits armés. S’il s’agissait probablement de se protéger des bêtes sauvages, l’espace d’occupation proprement humain s’est trouvé pour la première fois délimité. On en déduit que c’est probablement à cette époque qu’est apparu le concept de nature, même s’il devait avoir une signification différente de ce que nous y projetons aujourd’hui (voir la Physis des Grecs). Et c’est aussi certainement à partir de ce moment que l’Homme a cherché à se différencier du monde animal, se posant la fameuse question « en quoi sommes-nous différents des autres espèces ? » Dès lors, les penseurs et les philosophes de toutes les époques se sont abîmés en spéculations. Pour Aristote et Descartes, nous sommes les seuls êtres pensants, les seuls à avoir une conscience d’eux-même et de leur finitude, les seuls à transmettre un langage et une culture, les seuls qui puissent utiliser des outils et avoir une production artistique. Le reste du monde vivant est hostile, chaotique, dépourvu de conscience et doit être asservi aux besoins humains. Descartes affirme même que l’animal est une machine animée dépourvue de tout sentiment, comparant le jappement de douleur d’un chien au grincement d’un rouage. Il va de soi que l’homme « civilisé » européen est l’expression la plus aboutie de cette Humanité, les autres n’étant que des animaux mal dégrossis. La Raison toute puissante, incarnation du Logos divin, mènera l’Homme à son salut : un monde totalement logique, explicable et expliqué. Cette représentation prévaut encore dans notre monde dit « moderne » encore largement influencé par l’idéologie positiviste du XIXe. Sous une forme atténuée, elle infeste encore nos représentations conscientes et inconscientes à travers les concepts de civilisation, de sauvage, de primitif, de développement et d’une certaine façon, d’évolution (lorsqu’elle est assujettie à une perspective finaliste).

Qui veut faire l’ange devient bête

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Chabadabada !

A l’opposé de ces conceptions anthropocentrées, le Romantisme décrit une Nature fondamentalement bonne et un Homme irrémédiablement corrompu. La modernité serait l’incarnation du mal et nous devrions aspirer à retourner à un état d’innocence primordial, supposé idyllique et exempt de violence. Dans les versions les plus radicales, les animaux seraient supra-conscients, mieux reliés que nous au Divin, dont ils seraient les messagers. Dans cette représentation, c’est l’intuition qui prévaut. Tout comme dans la version positiviste, on constate un regard assez biaisé sur la Nature. Ainsi, la violence serait l’apanage de l’Homme. Mais qu’en est-il du viol collectif chez les dauphins ou de la pédophilie chez les loutres, des guerres génocidaires chez les fourmis ? L’animal respecterait l’environnement de façon innée. Pourtant, les cas d’espèces proliférant au détriment de leur environnement, s’ils ne sont heureusement pas courant, n’ont rien d’exceptionnel non plus (par exemple, les cerfs de l’île d’Anticosti).
Si l’Evolution a mis en place des processus de régulation, force est de reconnaître qu’ils ne sont pas toujours très élégants. Ainsi, chez les loups, il n’y a que les dominants qui se reproduisent. Et en cas de surpopulation, ils bouffent leurs petits. Tout comme les loups, un certain nombre de peuples ont pratiqué l’infanticide pour des raisons de survie. On les a d’ailleurs exterminés au nom de la morale judéo-chrétienne. Ces faits avérés ne semblent guère préoccuper un nombre croissant de personnes, qui expliquent froidement que « l’Homme est un cancer pour la Planète » et qu’ils aimeraient le voir disparaître. On a envie de leur dire : « et bien, puisque vous en êtes persuadés, donnez donc l’exemple ! »

Au delà des fantasmes et des jugements, comprendre et s’émerveiller de la complexité du Vivant

Sexy Lucy (in the sky with diamonds)
Sexy Lucy (in the sky with diamonds)

Notre connaissance du vivant a progressé de façon spectaculaire au cours de ces derniers siècles. Darwin, le premier, assène un coup de massue au piédestal sur lequel s’est juché Descartes : l’Homme descend du singe (ou plutôt du même ancêtre). L’Univers entier, conçu par Aristote comme statique et immuable, est soumis à un processus d’évolution. La palé-anthropologie nous a révélé que jusqu’à une époque extrêmement récente, l’Humanité était plurielle (ce qui soulève une nouvelle fois la question « qu’est-ce que l’Homme »). Du point de vue de l’anthropologie, il n’y a pas un modèle civilisationnel mais une multitude : les croyances que nous percevons comme des vérités sont des constructions culturelles et il existe une infinité de nuances possibles dans la façon d’envisager le monde. Mais la discipline la plus éloquente n’est-elle pas l’éthologie ? Les rossignols chanteraient aussi pour le plaisir et pas seulement à des fins de reproduction, les oiseaux jardiniers construisent des palais d’amour pour leurs femelles, chacun développant un style et une esthétique personnels, les corvidés se servent de brindilles qu’ils adaptent pour chercher des larves, les pieuvres font des calculs mentaux, les porcs sont pris d’angoisses à la vue du couteau du boucher et les dauphins se donnent des noms. On observe même chez les mammifères sociaux, des comportements qui trahissent l’existence d’une forme de morale : un loup qui a commis un larcin couche sa queue entre les pattes et se cache piteusement à l’approche d’un dominant, ce qui peut laisser supposer que la conscience morale est le corollaire de la sociabilité. Les chimpanzés sont capables de pensée symbolique et pratiquent le mensonge. Dans le monde végétal, les acacias s’informent mutuellement de l’approche d’un troupeau de gazelle par le biais de phéromones et conçoivent des plans machiavéliques pour rendre des fourmis esclaves. Enfin, certains biologistes se sont amusés à postuler que les céréales nous manipuleraient pour répandre leur génome (qui est autant voire plus complexe que le notre) sur la surface de la Terre.

Connais-toi toi-même

Je est un autre prophétisait Rimbaud. La biologie le confirme : des colonies entières de bactéries vivent dans nos intestins et influencent nos émotions. Pascal peut se rassurer : nous ne sommes jamais seuls face à l’Univers puisque nous sommes des êtres symbiotiques. Le Je qui nous semble si familier et avec qui nous nous levons chaque matin est une construction mentale, un concept. Le Siphonophore, cousin de la méduse, est un stade intermédiaire entre la colonie symbiotique et l’individu qui remet en question la notion d’organisme. Rien de très nouveau sous le soleil : Siddharta Gautama ou Héraclite d’Ephèse postulaient déjà l’unité fondamentale du monde et la vacuité de l’être au VIe siècle avant Jésus-Christ. La complexité de la réalité échappe fatalement à nos classifications humaines. Pour ne pas glisser dans le délire fantasmatique, nous devons nous rappeler constamment le tableau de Magritte : ceci n’est pas une pipe ! Le sage montre la lune mais l’idiot regarde le doigt !

Au delà du Bien et du Mal, la Vie

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Procès d’un cochon infanticide au Moyen-Age

Vous viendrait-il à l’idée de juger le loup « immoral » ? Nos ancêtres ne s’en sont pas privés. Au Moyen-Age, les procès d’animaux étaient même une pratique courante. Ainsi, l’avocat Barthélemy Chassanée, se fit une renommée en défendant les rats du diocèse d’Autun. Absurde ? Tout est question de contexte et de représentations.

Mis à part quelques cas pathologiques avérés (qui existent aussi chez les animaux), même le plus acharné des traders ou de nos dirigeants politiques ne désire pas une apocalypse environnementale. Si certains peuvent observer l’avenir avec cynisme, la plupart n’ont tout simplement pas envie de renoncer à un style de vie qui leur semble plus favorable à leur épanouissement personnel, quitte à sacrifier l’avenir des générations suivantes (voire même la notre). Certains diront « ils ne doivent pas être fiers de se regarder dans une glace ». Piètre consolation. Mère Nature, qui n’a décidément cure de nos jugements moraux, a inventé un ingénieux système de dissociation : le biais cognitif. Comme expliqué plus haut, entre la réalité et nos représentations, il y a un espace qui peut se transformer en mur. En psychiatrie, on parle alors de clivage. C’est ainsi que le terroriste qui se fait exploser au milieu d’une foule est convaincu d’accomplir la volonté divine, que Bush Jr a déclenché une guerre meurtrière en Irak en se réclamant des valeurs du Christianisme (pour le plus grand bénéfice d’Halliburton), que l’URSS a envoyé des millions d’hommes au Goulag pour instaurer l’utopie communiste ou qu’Obama assassine des civils pakistanais à coups de drones au nom de la Démocratie et des Droits de l’Homme. Faut-il rire de la folie humaine avec Démocrite ou pleurer avec Héraclite ?

Mais finalement, n’en est-il pas exactement de même chez l’étudiant qui bosse chez MacDo pour payer ses études, le salarié de la Société Générale qui nourrit sa famille ou le photographe de pub qui veut pouvoir payer des cours de tennis à ses enfants ? Si nos responsabilités individuelles paraissent moindres, l’impact environnemental de chacun de nos comportements cumulés est bien plus destructeur à l’échelle globale que celui du milliardaire le plus riche. Pourtant, tout comme le yuppie de la city, nous avons des raisons pour ne pas faire évoluer nos habitudes. L’aliénation est mentale. Nous sommes notre meilleur ennemi.

La Vie, un macro-organisme

Comment pouvons-nous prendre des décisions rationnelles alors que les mots que nous utilisons pour penser sont infestés de représentations erronées ? Comment s’étonner que notre monde vive dans une forme de schizophrénie chronique ?

Toutes les sciences l’affirment : il n’y a pas de différence de nature entre l’Homme et l’Animal. Il n’y a qu’une différence de degrés et toute une gamme de nuances depuis l’organisme monocellulaire jusqu’à la baleine à bosse. La dichotomie nature/culture appartient désormais au Passé. Selon l’ethno-botaniste François Couplan, « nous sommes la Nature en train de prendre conscience d’elle-même« .

Le fait est que nous vivons dans un écosystème humain, qui s’insère lui-même dans un ensemble plus global et que nous ne pouvons plus nous permettre aujourd’hui de nous penser séparés du monde. Certains sont arrivés à un stade d’évolution qui leur permet de comprendre que la Vie est un macro-organisme dans lequel toutes les espèces sont interdépendantes, d’autres sont simplement restés des prédateurs opportunistes.

 

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