Des nouvelles du village, la mort Madame

Salut Tantie !

Comment ca va chez vous ?
Oh, dis ! T’as vu les nouvelles à la télé ?
Le pti Lu, celui-là qu’on voyait s’agiter partout : la camarde lui a
fauché la chique. Zou ! Propre et net. L’a même pas eu le temps
d’enlever la casquette !
Un AVC, alors qu’il était dans la force de l’âge, ca fait froid dans le dos.

Des rumeurs circulent au village. On dit… mais on dit tant de choses.
Faudrait pas croire tout ce qui se raconte… et puis certaines choses
ne se racontent pas… sinon, ca ferait toute une histoire.
Mais bon, avec toi, c’est pas pareil. Tu connais ces choses là ! On est
païs.

Alors voilà ce qu’on dit. C’est le vieux Gilbert qui me l’a dit. Il le
tient lui même de la Marie d’en haut que c’est Henri du Mas d’en bas qui
le lui a dit. C’est dire !

On dit donc que c’est un coup de la Mère Marie. Marie, tu sais, la
vieille sorcière qui râle tout le temps, celle qui dit qu’à force de nos
conneries, la Terre est en train de mourir, celle-là qu’a pas voulu du
tracteur, qui vit à l’écart du village avec ses trois vaches, sa vieille
ferme et son cochon.

C’est qu’on lui avait dit au pti Lu, qu’il fallait pas jouer avec la
vieille Mère. Mais lui, l’a rien voulu écouter avec ses idées de Progrès.
C’est qu’il avait sa vision à lui : il en voulait toujours plus,
toujours plus de progrès, toujours plus grand, toujours plus d’argent.
Une ferme, c’était mille vaches, pas moins, du colza mais à perte de
vue, des tracteurs à cent millions de francs venus d’Amérique et des
champs de biftons doucement agités par le vent. L’agriculture, il la
voulait scientifique, capitalistique, subventionnée, raisonnée, avec des
semences sélectionnées, des reproducteurs étalonnés et des légumes
standardisés. Il voulait le bonheur de la France.

La vieille, elle voulait même pas en entendre parler des subventions et
des primes à la jachère. Elle te disait : « ce que la Vie te donne d’une
main, elle te le reprend de l’autre » ou encore « la Camarde n’aime pas
les têtes qui dépassent : il faut savoir rester petit. Et quand on est
trop grand, faut mettre le genou à Terre ».
Elle était comme ça, la vieille Mère.
Quand elle parlait, et c’était rare, elle te lâchait un proverbe bien
senti : « Ne mets pas tous tes œufs dans le même panier ou bien tu
n’auras rien à manger à la soudure. » Ou encore « à chaque jour suffit sa
peine. Petit à petit, l’oiseau fait son nid ». Et enfin « avec vos
conneries nucléaires, il restera bientôt plus que des bactéries. Vous
verrez alors que les paroles saintes se réaliseront : les premiers
seront les derniers.  »
Elle avait la sagesse des vers de Terre qui enrichissent la Terre en
silence. Elle te disait l’Humus et toi, tu entendais toute l’histoire de
l’Humanité. Pas la grande Histoire, non. Plutôt celles des petites gens,
des petits paysans, de ceux qui connaissaient les simples et qui avaient
su le rester, ceux qui sont toujours restés et qui ont vu trépasser les
empires et les conquérants.

Un jour, le pti Lu a eu une idée. En fait, pour être honnête, c’était
pas vraiment son idée à lui. C’était le petit génie du capitalisme qui
le lui avait soufflé dans le creux de l’oreille. Il lui a dit :
« Bientôt, il y aura deux milliards de petits Chinois qui voudront manger
des hamburgers. Comme ils ont tué leur terre pour fabriquer nos
téléphones, il n’y a plus assez de terres agricoles chez eux. Donc, il
faut construire une ferme de dix mille vaches et planter du blé partout.
Comme ça, les Français gagneront plein d’argent pour acheter encore plus
de téléphones. Et avec l’argent que les Chinois auront gagné, ont leur
revendra notre terre parce qu’elle sera devenue toute pourrie avec les
intrants. Ce sera un projet à huit milliards et grâce à ça, on créera
dix emplois jeunes dans la région. »
Il a parfois des idées comme ça le petit génie du capitalisme. Faut
avouer que c’est pas toujours un génie.

Comme le cours du blé était à la hausse, le pti Lu est allé voir la
vieille Marie. Il avait besoin de sa parcelle pour construire sa ferme
ultra moderne robotisée.
Il a observé son lopin de terre, tout petit. Il a considéré la vieille
Marie, toute petite, toute cassée en deux à force de travail. Il a
regardé sa maison, toute petite. Il n’y avait pas d’électricité, pas
d’eau courante et même pas des toilettes. Aucun confort. Pour tout dire,
elle chiait dans les orties.
Brave pti Lu, il a soupiré de pitié. Il a songé à sa bonne affaire et il
s’est senti un homme bon. Il doublerait son offre.

Il a dit : « oh la Vieille ! tu ne peux pas rester comme ça, toute
miséreuse ! Tu es bien trop vieille pour travailler la terre avec ta
houe. Tes animaux, c’est bien trop de boulot. Vois, tu es toute cassée
en deux. Vends moi ton terrain, je t’en donne deux millions et tu auras
une belle retraite dans une maison de repos avec tout le confort
moderne. Les médecins te soigneront ton dos et tu n’auras plus à vivre
dans la misère. »

Ouuuuh la vieille, elle a pas aimé ! Elle est devenu rouge comme un
buisson ardent et elle a gueulé : « Que le grand Cric te croque ! Tu veux
m’enterrer ? M’enfermer dans une boite ? Un asile pour vieux ? Mon Dieu
! Si je suis toute courbée, c’est pour mieux voir la Terre où je suis
née, pas pour recevoir l’aumône.
Mes animaux me tiennent debout et tu voudrais que je les laisse tomber ? Ma terre me nourrit et tu voudrais me la prendre ? Sache que ma Terre n’est pas à vendre ! Je l’ai reçue en héritage que tu n’étais même pas un nourrisson. Je préfère encore la partager avec mes chiens et mes cochons. N’est pas né celui qui m’enterrera ! Tu repartiras que je serais encore là !  »
Elle te l’a foutu dehors et c’est miracle si elle ne lui a pas lâché les
chiens au cul.

Le pti Lu, il était vexé comme un pou. Il s’est gratté la tête, il est
remonté dans sa limousine et il est parti tout droit à la ville voir le
préfet. Il lui a raconté la discussion avec la vieille. Une folle ! Une
bouseuse ! Une honte ! Préférer la crasse de sa pauvre masure à une
place confortable dans une maison de retraite ! Et tous ces emplois pour
le Département ! Alors qu’il y a tant de chômage !

Le préfet a hoché de la tête. Il a signé un bout de papier, passé un
coup de téléphone et hop ! dès le lendemain, une ambulance venait
chercher la vieille Marie.
Des hommes en blanc sont descendus. Ils ont prononcé des mots que la
vieille ne comprenait pas : démence sénile, mise sous tutelle. Ils te
l’ont embarqué et deux semaines plus tard, la ferme était vendue.

La vieille, on l’a foutue dans un hôpital qui sentait la pisse et la
mort. Ses animaux, on te les a emmené vite fait à l’abattoir et ceux qui
n’avaient pas de viande, on te les a piqué. La Terre proprement
bétonnée, l’usine à vaches folles a commencé à fonctionner.
La vieille aussi était devenue folle. Pour la calmer, on lui a filé des
cachetons. En dix jours, elle était devenue un vrai fantôme. Toute de
noire vêtue, mauvaise comme la gale, on l’entendait ricaner toute seule.
Elle était vraiment devenue folle.

Parfois, on la voyait sortir de son vieux sac à main une vieille chose
toute racornie, comme une poupée noircie, une racine de bryone qu’elle
caressait en chantonnant « pti Lu, pti Lu, mon biscuit tout pourri, que
le Grand Cric te croque, qu’il t’emmène en enfer d’un coup propre et net ».
Et crac ! elle y mettait un coup de dent.

Voilà… tu connais maintenant toute l’histoire. Du moins celle qu’on
raconte au village. Ne l’ébruite pas. Ne la dis à personne. Les gens
d’ailleurs ne peuvent pas comprendre ces choses là.

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