El hort de la bruixa, un projet de jardin communautaire et pédagogique à Villefranche de Conflent

El hort de la bruixa, un projet de jardin communautaire et pédagogique à Villefranche de Conflent

posté dans Actu de l'asso, Pédago | 1

Bruixes

lunaDans les rues de Villefranche de Conflent, des fées Carabosse au chapeau pointu chevauchent des balais. Ce sont les bruixes, figurines porte-bonheur que l’on vend aux touristes. A la fois guérisseuse et sorcière, la Bruixa est une figure incontournable du patrimoine populaire catalan. Jusqu’à une époque récente, voire même toujours aujourd’hui, les bruixes étaient à la fois sollicitées et redoutées :

« La bruixa ? oh oui, j’en ai bien vu », nous confie une habitante de Villefranche de Conflent. « Je me souviens d’en avoir vu, enfant. C’était des femmes mal peignées, vétues de couleurs sombres. On les voyait toujours penchées pour cueillir quelques herbes. Et on disait même qu’elles se rassemblaient une fois l’an en haut du Canigou ! » Une autre villefranchoise renchérit : « ma tante était une bruixa. Elle était crainte mais les femmes venaient la voir en cachette pour avoir des remèdes. Mais elle est partie sans transmettre ».

Bruixa, sorcière, guérisseuse, rebouteux, shamans, dans toutes les cultures du monde, existent des personnages ambigüs, grands connaisseurs de la Nature et de ses secrets, en lien privilégié avec le monde des plantes. Perçus positivement ou négativement, méprisés ou respectés, ils étaient le seul recours dans un monde qui ne connaissait pas la médecine moderne. Parfois autodidacte, ils étaient souvent héritiers d’un savoir transmis depuis des générations immémoriales.

Bruixa
Le cliché de la sorcière se rendant au sabbat à cheval sur son balai proviendrait d’une pratique héritée du fond shamanique celte consistant à enduire un baton de datura dilués dans de la graisse animale, qu’on frottait contre les parties tendres du corps afin de faire pénétrer l’onguent. Sous l’influence de la drogue hallucinogène, le shaman aurait alors l’impression de voler.

Du XVIe au XVIIe, une vague de névrose collective s’empare de la Catalogne et même de l’Europe entière. Des hommes, mais surtout des femmes, sont accusés de commerce avec le Diable. Heure sombre de l’Histoire s’il en est : n’importe quelle étrangeté est interprétée comme un signe du Malin. On se dénonce entre voisins, voire même entre frères, tandis que de sinistres personnages se font une spécialité lucrative de débusquer les bruixes dans le moindre hameau. Contrairement à ce qu’il est souvent affirmé, cette chasse aux sorcières n’est pas tant le fait de la « sainte Inquisition » que de la population elle-même. Superstitions, jalousies, peurs, rancœurs, voire prévarication, trouvent leur exutoire dans une folie collective qui va entraîner plus de 50 000 exécutions sur le bûcher en l’espace de deux siècles.

Cependant, c’est l’avènement de la science moderne qui semble avoir sonné le glas pour les bruixes. A partir du XIXème, les guérisseurs traditionnels sont stigmatisés comme des charlatans véhiculant des superstitions. Progressivement, la médecine moderne s’est arrogée le droit exclusif de guérir. Tant bien que mal, pourtant, l’exercice des soins traditionnels s’est poursuivi dans l’illégalité.

Les Bruixes d’aujourd’hui ne sont-elles plus que des poupées porte-bonheur pour les touristes ? Qui sait ?_MG_0234

Le site

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Le glacis de Villefranche avant aménagement des premiers bacs

Villefranche de Conflent, ancienne cité médiévale fortifiée par Vauban, est inscrite au patrimoine de l’UNESCO. Cette ville de 230 habitants est placée à un carrefour stratégique, au confluent de plusieurs vallées. Elle est à la fois un axe de passage et une destination de visite, ce qui en fait l’un des lieux les plus visités dans la région Languedoc-Roussillon. Ce tourisme est une manne économique dans une région défavorisée économiquement et bénéficie à de nombreux commerçants locaux.

Le site du jardin se niche sur un glacis entre deux remparts, au dessus de la Têt. Selon les témoignages des anciens, il servait autrefois de jardin potager et de poulailler. Il était retourné à l’état de friche depuis plusieurs décennies.

Un jardin communautaire

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Mise en place des bacs

Ville-forteresse coincée entre des montagnes abruptes, Villefranche ne dispose d’aucun espace vert. La vocation première de ce jardin est donc de permettre aux habitants de disposer d’un jardin partagé. A l’origine du projet, l’association des Quatre clous, qui rassemble les commerçants de la ville, a pris l’initiative du défrichage du terrain. La Voie verte a pris le relais en organisant des ateliers avec le soutien du Parc Naturel Régional des Pyrénées Orientales, afin de construire plusieurs bacs de culture sur le modèle des clos plessés médiévaux.

El hort de la bruixa se veut avant tout un espace convivial pour le bénéfice de la population de Villefranche.

Un jardin patrimonial

Au regard de l’importance de la figure de la bruixa à Villefranche et plus généralement dans la culture populaire paysanne catalane, nous avons eu l’idée de relier cette thématique avec le jardin. Par conséquent, toutes les espèces de plantes que nous avons sélectionnées pour les bacs faisaient partie des simples utilisées couramment au cours des siècles par les hommes et les femmes de la campagne. A la fois alimentaire et médicinal, ce patrimoine millénaire retrouve aujourd’hui sa valeur, pour des raisons aussi bien écologiques qu’économiques. La relation empirique des différentes populations du monde avec les plantes fait même l’objet d’une discipline scientifique, l’ethnobotanique. Les laboratoires pharmaceutiques s’intéressent de près à leurs travaux, tandis que l’agressivité du monde urbain amplifie le retour vers la Nature des citadins. La tendance est au bio et les Français du XXIe siècles sont avides de découvrir des produits sains et de nouveaux goûts, plus naturels.

A juste titre, les Catalans sont attachés à leur identité. Dans beaucoup de familles, on se souvient des histoires que se racontaient les vieux. Ici, on aime la Nature préservée et la mémoire de la pierre. Loin de Paris, la Catalogne a une Histoire bien à elle, qui s’est construite au fil des millénaires, en coévolution avec la montagne et la Nature. Dans un monde hanté par les menaces bio-climatiques, dans une société embrigadée dans la frénésie technologique et la consommation, les Hommes ont besoin de retrouver leurs racines. Les chasseurs disent :  » lorsque tu te perds dans la forêt, retourne sur tes traces ».

Un jardin pédagogique

DSC02417 (2)A partir d’avril 2016, nous aborderons la deuxième étape du chantier, à savoir l’ouverture du jardin au grand public, touristique et scolaire. A travers la figure de la Bruixa, nous allons investir un imaginaire pour transmettre un contenu pédagogique sur le monde des plantes et la compréhension de l’environnement. Chaque plante sera caractérisée de façon à pouvoir être identifiée, décrite et commentée en s’appuyant sur les travaux de différents experts en botanique, ethnobotanique et du paysagisme : Francis Hallé, François Couplan, Jean-Marie Pelt, Pierre Lieutaghi et Gilles Clément mais aussi des personnalités du Conflent. Nous nous appuierons également sur les travaux de Jeanne Camps sur la sorcellerie catalane, les publications du PNR ainsi que sur les témoignages des habitants afin de restituer à travers une série de panneaux pédagogiques la mémoire des pratiques concernant les plantes, l’alimentation paysanne, les guérisseurs traditionnels et la sorcellerie. A l’aide d’installations réalisés par l’artiste plasticien Steven Onghena, nous construirons une scénographie à partir d’éléments naturels : troncs, lianes, mousses, etc..

Les visites seront animées et commentées par un éducateur à l’environnement sensibilisé à une approche patrimoniale.

Un jardin écologique

april-2011-permaculture-blog-017On pourrait penser qu’un jardin est forcément écologique. Hélas, beaucoup de pratiques jardinières sont agressives, voire destructives pour l’environnement. C’est pourquoi le jardin de la Bruixa ne sera composé que d’espèces locales ou adaptées de longue date afin d’éviter le problème des plantes invasives. Les plants proviennent tous de pépiniéristes certifiés biologiques du Conflent ou de graines sauvages récoltées par nos soins. Egalement, les produits chimiques seront proscrits. Des composteurs permettront aux habitants de valoriser leurs déchets organiques et d’alléger le budget traitement des déchets supporté par la commune. La conception du jardin s’appuie sur des techniques inspirées des savoir-faire patrimoniaux, tels que le plessage, et de la permaculture. Enfin, l’ensemble du mobilier et des installations seront fabriqués en matériaux naturels issus des environs proches (- de 20km). Le jardin s’intégrera donc parfaitement dans l’environnement historique de Villefranche.

Des ateliers de transmission de connaissance pour avancer

Dans une optique de partage et de transmission mais aussi d’économie de moyens inhérent à la philosophie du projet, l’aménagement du jardin sera effectué à raison de différents ateliers gratuits et conviviaux à destination de la population du département : plessage des bacs de culture, fabrication du mobilier de jardin avec des techniques de froissartage, calligraphie sur bois et pierre pour la réalisation des signalétiques, construction en bois pour la réalisation d’un abri de jardin et compostage.

Les initiateurs du projet

Patrick Lecroq, président de l’association des Quatre clous, gérant des chambres d’hôte de l’ancienne poste. L’association des Quatre clous, dont l’objectif est de dynamiser Villefranche, est à l’origine du projet. Constatant l’absence d’espaces verts à l’intérieur de l’enceinte fortifiée, l’association a proposé la réhabilitation du glacis en jardin thématique et s’est mis en recherche d’intervenants.

Steven Onghena, artiste plasticien, a déjà travaillé à Villefranche, où il a réalisé des installations au fort Libéria. Fin connaisseur de la Nature catalane, il a également travaillé comme ébéniste. Il collabore régulièrement avec le PNR pour lequel il a réalisé des travaux de land-art in situ. Il anime régulièrement des ateliers d’éducation à l’environnement à travers le land-art. Il est également comédien et membre de La Voie verte.

L’association La Voie verte est un collectif d’intervenants en pédagogie environnementale né en 2014. Elle a pour vocation de diffuser la connaissance du milieu naturel, ainsi que de diffuser des savoir-faire et des pratiques favorables pour l’Environnement à travers des médiums ludiques et créatifs. Elle s’adresse à tous les publics, scolaire aussi bien qu’adultes.

L’animateur-coordinateur

Formé à l’Université de Paris-X Nanterre en Histoire et Ethnologie, Jean Tenant, alias Jean de La Tour, aujourd’hui, Jean de Mosset, a voyagé durant des années en Afrique et en Asie, notamment la Birmanie. Photographe, il a publié des reportages sur les millénarismes birmans, les confréries de chasseurs en Afrique de l’Ouest et effectué des formations professionnelles au bénéfice des photographes du Burkina Faso. Il a également assuré de nombreux reportages événementiels pour le monde de l’entreprise et des institutions  (Fondation l’Occitane, Clarins, Air Liquide, Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris, etc… ). Il est également l’auteur d’un abondant travail de photographie plasticienne qui a fait l’objet d’expositions et de publications. Cofondateur du collectif de pédagogie environnementale La Voie verte, il habite aujourd’hui à Mosset, dans le Conflent, où il cultive son potager, bénéficie d’une formation à la pédagogie environnementale avec le PNR et anime des sorties ethnobotaniques au travers de l’association la Voie verte.

One Response

  1. JT
    |

    Pour des raisons indépendantes de notre volonté, La Voie verte ne fait plus partie du projet El Hort de la Bruxa. Il semblerait que le projet de jardin communautaire soit maintenu sous la direction de l’Association des Quatre clous qui regroupe les commerçants de Villefranche.

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